L'Acte I, scène 1 — Le massacre de Son Éminence
Le massacre de Son Éminence
17 décembre 522 — le domaine de Chores du Pammiers
Le matin
Le 17 décembre, avant le jour, Ysabrine traverse la cour avec un seau d'eau. Il gèle depuis les premiers jours de décembre. Les Rattachés sont déjà dehors à casser la glace des bassins et à râteler les allées. Deux gardes passent le long des bassins et ne regardent pas ce qu'ils font. Elle pose son seau à l'entrée des communs et elle descend chez Orlante et Saskya.
Le domaine appartient à Chores du Pammiers, que personne n'appelle autrement que Son Éminence. Il est Éminent de l'Église du Dévôt, et l'un des douze qui élisent le Prophète-Roi. Il vit au milieu de ses jardins, dans une grande église qu'il a fait aménager en maison. Il ne crie jamais. Il ne fait enchaîner personne. Il regarde, et celui qu'il a regardé assez longtemps cesse de vouloir quoi que ce soit pour lui-même : il travaille, il obéit, il ne s'enfuit pas, et il ne peut pas lever la main sur son maître. On appelle ces gens les Rattachés. Ils sont des centaines sur le domaine, et Orlante et Saskya en font partie.
Dans la pièce où on les enferme la nuit, Orlante est assis contre le mur et Saskya n'est pas levée. Depuis quelques jours ils ont les bras lourds, un goût de métal dans la bouche et une fatigue qui ne part plus. C'est le poison qu'Ismérie leur apporte le soir. Il laisse l'esprit assez libre pour qu'on puisse agir contre le maître de maison, et elle en boit devant eux, la même dose, comme elle en boit tous les jours depuis octobre.
Ysabrine s'arrête sur le pas de la porte. D'ordinaire elle vient le soir, elle pose l'eau et elle s'assoit dans le coin le plus abrité de la pièce, où chacun raconte quelque chose avant de dormir. Elle y vient depuis six mois ; c'est une ancienne nonne de Perchegarde, envoyée ici comme servante, et les gardes la laissent passer parce qu'elle apporte l'eau. Ce matin elle reste debout, les mains dans son tablier.
— C'est aujourd'hui.
Orlante lève la tête.
— Qu'est-ce qui est aujourd'hui ?
— Ce qu'elle a prévu. Je sais pas comment elle compte s'y prendre, et je veux pas le savoir. Mais c'est aujourd'hui. Il a demandé du monde en plus pour cet après-midi. Des gardes dans la salle, partout.
Orlante commence à sourire, du sourire qu'il prend quand il veut que les gens aillent mieux.
— Assieds-toi, Ysabrine…
— Non.
Saskya se redresse. Elle regarde les mains d'Ysabrine, qui ne tiennent pas en place, puis la porte derrière elle.
— Pourquoi tu nous dis ça ?
— Parce que je veux pas que vous y alliez.
Elle fait deux pas dans la pièce, ce qu'elle ne fait jamais.
— Vous croyez que je dis ça pour moi. C'est pas pour moi. Le gnome qu'ils ont en bas, dans les geôles… il mangeait plus. Je lui ai descendu du pain et de l'eau. J'y suis retournée, et la deuxième fois on m'a vue. Alors cet après-midi, dans la salle de prières, on me fouettera devant tout le monde, et lui on le brûlera à côté de moi. On me dira où me mettre, je m'y mettrai, et après ce sera fini. Je savais ce que je faisais quand je suis descendue.
Elle regarde la porte derrière elle, et elle baisse la voix.
— Mais toucher à un Éminent, chez lui… Y'a rien après. Rien du tout. Ni pour vous, ni pour ceux qui vous auront aidés.
Elle les regarde l'un après l'autre.
— Alors vous restez là. Vous restez dans cette pièce et vous bougez pas. Je vous ai jamais rien demandé. Jamais.
Orlante sourit encore.
— Personne n'a rien décidé. On fera rien, Ysabrine. C'est promis.
— Vous me le promettez ?
— Je te le promets.
Saskya, elle, n'a rien promis.
Ysabrine remonte prendre son service. Elle leur a dit l'heure et les gardes.
La femme dont parlait Ysabrine s'appelle Ismérie. On l'a amenée en octobre, comme les autres, et personne dans la maison ne sait d'où elle vient. Orlante et Saskya savent depuis quelques nuits qu'elle n'est pas tombée ici par malchance, et ils savent ce qu'elle attend d'eux : le jour venu, quand la coupe de Son Éminence montera vers sa haute chaise, c'est Orlante qui la portera, et il y aura dedans ce qu'Ismérie lui aura donné.
Le regard du maître ne la prend pas. Elle traverse la cour, elle croise Son Éminence, elle baisse les yeux comme il faut, et elle redescend le soir avec le même visage qu'au matin. Dans la maison, personne ne sait pourquoi. Elle ne l'explique à personne, et elle parle de tout le reste.
Un soir, un Rattaché s'est mis à pleurer pendant le repas et n'arrivait plus à s'arrêter. Tout le monde regardait ailleurs, parce que c'est ce qu'on fait. Ismérie a attendu qu'il ait fini tout à fait. Puis elle lui a demandé son nom. Il a dit Perrin. Elle l'a répété une fois pour elle-même, et elle s'est mise à parler assez fort pour la table entière.
— Perrin. Le meilleur repas de ma vie, tu sais où je l'ai fait ? Personne ici ne va me croire. À une noce. Pas la mienne… Nous sommes entrés dans le village par un bout, et les gens en sont sortis par l'autre, à travers champs, avec ce qu'ils avaient sur le dos. Dans la grande maison la table était mise, et personne n'y avait touché. Les oies étaient encore tièdes. Du lièvre en pâté, des tourtes à la moelle, des jambons pendus aux poutres, et un tonneau qu'il a fallu la moitié de la compagnie pour remonter de la cave. On a mangé jusqu'au lendemain soir. Après, on ne pouvait plus. Alors on a chargé ce qui restait sur une charrette et on est allés le porter aux gens, dans le bois, où ils étaient avec leurs enfants et rien du tout. Ils nous ont pris pour des voleurs… un bon moment. Et puis ils nous ont fait asseoir, ils ont mangé, et ils nous ont remerciés. Il y en a qui sont venus me remercier, moi. C'était leur noce, Perrin. C'était leur noce, c'était leur tonneau, et c'est le meilleur repas que j'aie fait de ma vie.
Perrin a voulu savoir ce qu'on mettait dans les tourtes.
Un matin, aux champs, un vieux qui bêchait à côté d'elle lui a dit que le fossé du bas se remplit à la première pluie et qu'il vaudrait mieux commencer par ce bout-là. Elle ne lui a rien répondu. À midi le vieux était au fossé avec quatre hommes, l'ordre de toute la rangée était changé, et elle n'en avait parlé à personne.
Le contremaître est monté vers deux heures et il a demandé, très fort, qui avait décidé ça. Ismérie a posé sa bêche et elle a répondu de manière que la rangée entière l'entende.
— Nous, on a le nez dans la terre, et de la terre on ne voit que la terre. Il faut être monté jusqu'ici pour savoir lequel des fossés prendra l'eau le premier, et il n'y a que vous qui montiez jusqu'ici. C'est donc vous, et c'est bien vu, et la rangée vous remercie.
Il a hésité un long moment. Puis il a dit que oui, enfin, que c'était évident, qu'il fallait bien que quelqu'un y pense, et il est reparti en recommandant qu'on continue comme ça.
Une autre fois, tard, quelqu'un lui a demandé d'où elle venait. Elle a dit la guerre. On lui a demandé de quel côté, et elle a dit du bon, on est toujours du bon, et qu'on la mettait devant avec la torche parce qu'elle avait la main sûre et qu'elle ne discutait pas.
— Et vous êtes partie pourquoi ?
— La veille, on m'avait donné un cheval. Un bai, un bon, avec la selle et tout. On me l'a donné devant la compagnie, pour me remercier. Je me suis dit que si je ne partais pas le matin même on finirait bien par me le reprendre, alors je suis partie le matin même.
Seize heures trente, dehors
Godestien, Gormak, Khöm, Aerindhel et une vingtaine de soldats arrivent en vue du domaine à seize heures trente, après une nuit entière de marche forcée. Le gel a pris les capotes et elles craquent quand les hommes se couchent dans l'herbe. Ils mettent un long moment à retrouver leur souffle, et pendant ce moment-là personne ne parle.
De là, couchés, on voit les allées de marbre et les statues entre les buis. Les Rattachés cassent la glace, portent le bois, râtellent le gravier des allées, et ils ne se parlent pas. Deux femmes tirent le même baquet sans qu'aucune vérifie ce que fait l'autre. Il y a des serrures sur les réserves, sur les caves, sur les remises. Il n'y en a pas une sur les portes des logements.
Godestien montre du menton la grande église du milieu, celle que le maître de maison s'est fait aménager pour y vivre.
— Vous trois, là-dedans. Une église. Le bonhomme dort dans une église.
Il enchaîne sans attendre, une main sur l'épaule de Gormak pour le faire baisser dans l'herbe.
Il l'emmène derrière une statue, à l'écart des autres, et il baisse la voix juste assez pour qu'on voie qu'il la baisse.
— Entre nous. Ismérie est là-dedans depuis octobre, et depuis octobre elle boit du poison tous les jours, à toutes petites doses, pour que la volonté du bonhomme la prenne pas comme elle prend les autres. Personne sait combien de temps un corps supporte ça. Personne l'a jamais fait avant elle.
— Elle tiendra.
— Peut-être. Mais si le verre part pas ce soir, si on la voit pas, si elle est plus en état de verser quoi que ce soit dans quoi que ce soit, tu bouges pas pour autant. Tu attends le signal ou tu attends rien. Je veux pas te voir entrer là-dedans pour aller la chercher.
— Et si elle y reste ?
— Alors elle y reste. Le plan est le sien, Gormak, et c'est elle qui a voulu le porter. On va pas lui en inventer un autre par-dessus pendant qu'elle est dedans.
Gormak se met devant sans que personne le lui demande, et il le dit tout haut pour que ce soit réglé une fois.
— Je passe le premier. Khöm derrière moi à trois pas, pas plus. Aerindhel où elle veut, elle se déplace mieux que nous deux ensemble. À partir des buis on ne se parle plus, on se fait signe.
Khöm fait dans sa gorge un bruit qui s'entend très bien.
— C'est oui ou c'est non ?
— C'est oui. C'est le oui d'un homme à qui un fantassin vient d'assigner sa place, à trois pas derrière lui, et qui a la bonté de ne pas en faire une affaire. Ne me le faites pas répéter.
— Trois pas, dit Gormak.
Ils y vont à plat ventre. Aerindhel passe dans les herbes sans qu'on l'entende ni qu'on la voie. Khöm n'y arrive pas : il s'accroche à une racine, se relève à moitié, et Gormak le prend par le bras et le tire sur trois toises jusqu'au couvert.
— Vous venez de me traîner, dit Khöm quand il a retrouvé sa voix.
Au pied de l'église, Gormak montre le toit à Aerindhel. Puis il envoie Khöm par la gauche et prend la droite : ils feront le tour du bâtiment chacun de son côté et se retrouveront derrière.
Les tuiles sont plates et tiennent sous elle. Aerindhel avance jusqu'à une ouverture et s'installe de manière à voir sans que sa tête dépasse. En dessous, la salle se remplit. Elle repère les issues : deux portes, un passage couvert, et l'escalier par lequel elle est montée. Puis elle cherche Ismérie et ne la trouve pas. Elle cherche une femme qui pourrait être elle, puis une servante qui pourrait être elle, puis n'importe qui qui aurait une raison de lever les yeux vers le toit. Personne ne lève les yeux.
Un homme est assis sur une haute chaise, long et maigre dans une grande toge, avec au cou un médaillon d'ébène serti d'un saphir qui bouge avec lui. Elle sait à qui elle a affaire. Elle fait signe à Gormak de monter la rejoindre.
Un autre homme traverse en dessous avec un flambeau, sans se presser, et va se poster contre un grand tas de bois monté au milieu de la salle, qu'elle avait pris pour du bois de chauffe.
Khöm, lui, fait son côté du bâtiment. Il n'y a rien : un mur, des herbes hautes, une remise fermée au cadenas.
Et puis une porte entrouverte.
Il s'arrête devant. Sous sa laine, contre sa poitrine, il porte son grimoire. Il l'appelle Grim, et c'est à lui qu'il parle quand il n'y a personne d'autre, c'est-à-dire presque toujours.
— Regarde, Grim. Un Éminent. L'un des douze, qui fait repeindre ses blasons et cadenasser ses remises… et ses gens laissent la porte du jardin ouverte au premier venu. Enfin, au premier venu. On ne trouve plus de domestiques.
Khöm pousse la porte et il entre. Il ne prévient personne.
Dedans, l'église a été recoupée en maison. On a percé les vieux murs pour faire passer des couloirs, et le plâtre des percées est encore blanc. Le premier couloir dessert des chambres, et il passe devant sans s'arrêter. Le second n'a pas de fenêtres et s'enfonce dans l'épaisseur du bâtiment.
Il prend le second et il marche longtemps. Quand il relève la tête, il ne sait plus par où il est entré.
Au bout, il y a une porte, et devant la porte deux gardes de dos qui essaient de l'ouvrir. Ils s'y mettent à deux, ils n'y arrivent pas, et ils ne disent rien. L'un des deux a une masse pendue à la ceinture et ne s'en sert pas.
— Une masse à la ceinture, et il gratte la serrure avec ses doigts. On leur a dit de ne pas faire de bruit. Deux gardes de la maison à qui on défend de faire du bruit chez eux.
Il l'a dit tout bas. Le couloir n'a pas de fenêtres, et la voix va jusqu'au bout.
L'un des deux se retourne.
Gormak fait son côté jusqu'au bout sans rien trouver, et derrière l'église, là où ils devaient se retrouver, Khöm n'est pas là. Du toit, Aerindhel lui fait signe de monter. Il ne monte pas : son mage a disparu sans lui dire un mot, et il le cherche.
Dix-sept heures, la grande salle
Les gardes viennent chercher Quilloc en fin d'après-midi. Ils sont deux, ils ne disent rien, et l'un des deux mâche quelque chose. Au bas de l'escalier une jambe lâche et Quilloc tombe sur les mains ; c'est celui qui mâche qui le relève par le bras, et il ne lui fait pas mal.
Ensuite Quilloc va aussi lentement qu'un homme peut aller sans qu'on le frappe, parce qu'Ismérie lui a demandé, quelques nuits plus tôt, de faire durer jusqu'à la dernière minute.
— Il y a un malentendu, dit Quilloc au dos de celui qui mâche. Vous brûlez un gnome des marais. On vit dans l'eau, dans la tourbe… on brûle très mal. Ça fume, c'est long.
L'homme mâche.
— Et votre bois est vert. Posé large, en plus. En décembre, dans une salle où l'air entre par trois portes. Ça ne prendra pas du premier coup : il faudra qu'on s'en occupe, qu'on rapproche les bûches, qu'on rajoute quelque chose de sec. Enfin. C'est vous que ça regarde.
L'homme mâche toujours. Cela fait un couloir de plus.
Ysabrine est déjà liée à l'établi, contre le mur de gauche, les bras tirés devant elle. Le bûcher est monté à côté d'elle, large plutôt que haut, parce que personne dans cette maison ne sait faire un bûcher.
Il fait nuit depuis une heure. On a allumé partout et l'odeur de cire chaude couvre le reste. Les seigneurs sont en habits de fête ; quelques-uns viennent de descendre des chambres où Son Éminence les loge, et ils ont encore les joues rouges. La salle est pleine de moines, de gardes, et de Rattachés qui portent les plats.
Son Éminence explique à ses invités ce qui va se passer, et personne ne l'interrompt.
— On réduira les cendres en poudre, et on les dispersera. C'est le sol qu'on purifie. Lui, il n'y a plus rien à en tirer.
— Dans quel sens ? demande Quilloc.
— Pardon ?
— Le vent. S'il y a du vent, vous en aurez sur vous. Un peu de moi sur chacun. Enfin… c'est vous qui voyez.
Personne ne rit, et cela lui fait gagner une minute.
Ismérie est au fond de la salle, avec les Rattachés, à porter ce qu'on lui donne à porter. Il y a des gardes contre les deux portes du fond, et il n'y en avait pas hier. Un garde passe derrière elle ; elle reprend ce qu'elle vient de poser, le repose deux pas plus loin pour avoir l'air, et de là, sans tourner la tête, elle parle à Saskya et à Orlante.
— Ils en ont mis partout. Ce n'était pas prévu, ça. Avec tout ce monde dedans, il peut bien boire ce qu'il veut… personne ne ressortira de la salle.
— On fait quoi ? dit Orlante sans lever la tête.
Saskya regarde la porte de la pièce voisine et elle la regarde assez longtemps pour qu'Ismérie suive son regard.
— Celle-là ferme de l'extérieur. Si ça brûle derrière, ils iront voir.
— Vas-y, dit Ismérie. Maintenant. Et toi, Orlante, tu montes la coupe. Tu ne regardes pas le bûcher, tu ne regardes pas Ysabrine. Tu regardes la coupe.
Orlante porte la coupe vers la haute chaise, les bras si lourds qu'il manque de la renverser. Saskya passe dans la pièce voisine, y met le feu, ressort et bloque la porte derrière elle.
Dehors, des gardes se mettent à courir. Son Éminence, las, demande qu'on aille voir ce qui se passe, et des hommes quittent la salle. Saskya fait le tour des portes derrière eux et les ferme l'une après l'autre, pour que ceux qui sont sortis ne puissent plus rentrer.
Puis le fouet tombe sur Ysabrine. Dix coups. Elle crie au premier. Au troisième ses jambes lâchent et on la retient par les liens.
Au sixième, entre deux cris, elle se met à parler.
— Éminence… il faut que… il y a quelqu'un ici qui…
Orlante est à trois pas d'elle. Il ne peut pas la toucher et il ne peut pas lui dire de se taire. Alors il lui parle d'autre chose.
— Ysabrine. Regarde-moi. L'autre soir, la mer… tu voulais savoir la couleur qu'elle a le matin.
Le septième coup tombe.
— Grise. Pas jolie du tout, hein. Une eau sale, on dirait de la soupe. Et puis à un moment, sans prévenir, il y a une ligne verte au fond, et t'as beau savoir qu'elle va venir, tu la vois arriver comme un imbécile.
Le huitième.
— Je te l'apprendrai. Le vert, on l'apprend pas, mais le reste, je te l'apprendrai.
Elle prend les deux derniers sans parler.
Le cri
La coupe monte. Son Éminence boit, la repose, et reprend sa phrase où il l'avait laissée. Rien ne se passe. Le poison met le temps qu'il met, et pendant ce temps-là Son Éminence ordonne qu'on allume le bûcher.
Des trois que Godestien a envoyés, une seule a vu la coupe toucher ses lèvres : Aerindhel, à son ouverture du toit. C'est le signal qu'on leur a dit d'attendre, et elle n'a personne à qui le passer. Gormak est en bas à chercher Khöm, et Khöm n'a pas reparu. Elle attend encore un moment. Puis elle descend l'escalier toute seule, pousse la porte et entre dans la salle, la lance à la main, au milieu de gens qui regardent le bûcher.
Ismérie la voit entrer. Elle ne la connaît pas. Elle voit une femme armée entrée par la mauvaise porte, seule, quand elle attendait du monde, et l'homme au flambeau qui se penche déjà sur le bois. Elle jette contre le mur ce qu'elle avait dans les mains et elle crie. Il n'y a pas de mot dedans, et toute la salle se retourne.
C'est le signal. Ce n'est pas celui qui était prévu, et il suffit.
La maison
Le combat commence dans la grande salle et il n'y reste pas. Dehors, Godestien jette ses hommes sur les gardes de la cour. Gormak passe la porte des cuisines. Avant d'entrer il essuie sa main droite sur sa cotte, deux fois, puis il la referme sur le manche.
Le couloir des cuisines fait deux pas de large et le plafond y descend assez bas pour qu'un fléau lancé haut morde dans les poutres. Gormak le sait avant d'entrer et il entre quand même, parce que c'est la seule porte.
Le premier garde arrive vite et haut, l'épaule en avant, tout le poids porté devant. L'épée de parade prend la lame sur son fort et ne la repousse pas — elle la garde, une seconde, le temps que l'homme sente qu'il n'a plus son arme à lui. Le fléau part dans cette seconde-là, bas, au niveau de la hanche, et l'homme s'en va contre le mur d'en face.
Le deuxième a regardé. Il vient plus lentement, genoux pliés, la tête sous la ligne où la chaîne travaille, et il entre pendant que la boule est encore derrière l'épaule de Gormak. La pointe passe la cotte au-dessus de la hanche gauche et Gormak sent d'abord le froid, ensuite le reste. Il n'a pas la place de reculer, alors il donne du pommeau, tout le poids sur la jambe arrière, et il gagne les deux pas dont il a besoin pour ramener la chaîne.
Puis il recule jusqu'à l'embrasure de la deuxième porte et il s'y adosse. Le montant lui prend l'épaule droite et lui rend le mur ; devant lui il ne reste qu'une largeur d'homme. À partir de là ils viennent un par un, le fléau a la place de tourner court, et il tient. Il saigne du flanc et il souffle par la bouche.
Aerindhel travaille l'escalier. Un garde monte vers elle : elle lui loge une graine dans le ventre, et l'instant d'après c'est lui qui est en haut, seul sur le palier, et elle en bas, dans le dos de ceux qui montaient. Un moine-guerrier redescend sur elle, esquive la première tête de lance et avance assez pour la forcer à reculer. Elle rompt d'un pas, change de tête — celle qui engourdit — et lui entaille le bras. Il ne tombe pas, il recule en bon ordre et crie aux autres de passer par le côté. Deux gardes arrivent derrière elle. Elle tire une graine sur le premier : l'homme devient impalpable, il hurle, les coups le traversent, les autres s'écartent. Le temps qu'il redevienne de chair, elle a dégagé le passage à la lance, mais elle a pris un coup à la cuisse.
Elle rejoint Gormak à son embrasure. Il ne quitte pas le couloir des yeux et il a du sang jusque dans sa botte gauche.
— Tu saignes.
— Ça coule pas vite.
— Ça coule, Gormak.
Elle lui met une graine dans le dos sans lui demander son avis ; la plaie du flanc se referme à moitié. Il continue de regarder devant lui.
— Ça tire, dit-il au couloir.
Ils remontent ensemble les couloirs de marbre, lui devant entre les statues, elle derrière par les portes qu'il ne garde pas. Les gardes affluent des étages et plusieurs sont des moines-guerriers ; ceux-là ne reculent pas comme les autres. Gormak prend un coup au bras gauche et lâche l'épée ; un moine passe dans ce moment-là, qui courait vers la salle et ne les avait pas vus, et Aerindhel le reçoit à la lance.
— Il nous avait pas vus, dit Gormak. Il courait.
— Il courait vers la salle.
Ils tournent, et dans le couloir adjacent il y a Khöm, debout au milieu, sa manche déchirée jusqu'au coude et son livre serré contre lui à deux mains. Les deux gardes qui le tenaient sont par terre et ne se relèveront pas.
— Vous voilà, dit Khöm. J'ai eu le temps de visiter. Cette maison n'a que deux couloirs dignes de ce nom, et vous avez trouvé le moyen de prendre l'autre.
— Vous avez eu de la compagnie, dit Gormak, qui regarde les deux gardes.
Au cri d'Ismérie, la grande salle se met en mouvement d'un seul coup, et Orlante se trouve à trois pas de l'établi, les mains vides. Il a monté la coupe, il l'a donnée, et depuis personne ne lui a rien demandé. Derrière lui Ysabrine pend à ses liens, le dos ouvert, et le bûcher attend à côté d'elle qu'on y mette le feu. Il n'a pas d'arme et pas de plan. Il a une seule idée, et elle lui suffit : personne n'arrive jusqu'à elle. Un homme vient vers l'établi ; Orlante le pousse, et l'homme tombe. Il va au-devant du deuxième.
— Pousse-toi de là, lui dit-il.
Le deuxième ne se pousse pas et lui met son poing dans la figure.
— Bon, dit Orlante.
Ses bras sont lourds depuis plusieurs jours, à cause du poison, et ils arrivent toujours une seconde après l'endroit où il vise, si bien qu'il frappe consciencieusement l'air à la place des gens. Il reçoit un coup au ventre, s'assoit par terre sans savoir comment il y est venu, et se relève pour la seule raison que d'en bas il ne voit plus l'établi.
— Trois pas, dit-il tout haut, à personne. Trois pas, pas plus.
Quand un garde arrive avec la torche du bûcher, Orlante lui rentre dedans de l'épaule, et ils tombent tous les deux dans le bois empilé, d'où la torche roule jusqu'à un endroit où il n'y a rien à brûler.
— Ah, dit Orlante, qui vient de comprendre qu'il a gagné quelque chose.
Il se relève avec la paume brûlée, ne le sent pas, ramasse un couteau et coupe les liens d'Ysabrine. Pendant que les deux hommes sont à terre, personne ne s'occupe plus de Quilloc, et Quilloc s'éloigne du bûcher tout seul.
Saskya ne regarde pas le combat. Elle traverse la salle en ligne droite vers la haute chaise, entre les gens qui se battent, et pas un ne se retourne sur elle. Son Éminence est dans son siège et il la voit arriver. Il reste assis, les mains sur les accoudoirs, et il la regarde comme il la regarde depuis septembre.
Elle continue d'avancer.
Il la laisse venir jusqu'au pied du siège, et c'est là, du ton qu'il avait en septembre, qu'il lui parle.
— Saskya. Vous allez vous faire du mal.
Ses mains sont lentes ; tout est lent depuis qu'elle prend le poison. Elle passe derrière lui, ôte sa ceinture, la lui jette autour du cou et croise les poings. Il est plus grand qu'elle ; il l'emmène contre la chaise, contre le mur, il lui ouvre le bras avec ses ongles jusqu'au coude, et il ne crie pas une fois.
Elle met un genou dans son dos et elle serre. Elle serre encore un long moment après qu'il a cessé de bouger, puis elle défait la ceinture et la laisse tomber.
Ceux des moines qui se battent tombent. Un autre pose son chandelier par terre, bien à plat, et recule contre le mur les mains ouvertes ; on le laisse. Un troisième est à genoux au milieu du passage et il prie sans lever la tête pendant qu'on tue à deux pas de lui. Gormak s'arrête devant celui-là, le fléau dans la main, et lui dit de se lever. Le moine continue sa prière sans lever la tête. Gormak reste là un moment, puis il l'enjambe et il s'en va.
Des seigneurs, on n'en retrouve pas la moitié. Ceux qu'on surprend dans leurs chambres ne survivent pas.
Dans un couloir, un serviteur porte le long des flancs les longues marques bleues de la Peste. Il se tient au mur pour marcher et il s'arrête tous les dix pas. Gormak arrive sur lui par un bout du couloir et Quilloc par l'autre, sur ses jambes, hors d'haleine.
— Le touchez pas ! crie Quilloc. C'est la Peste, ça s'attrape en respirant !
— Alors respire pas, dit Gormak.
Il charge l'homme sur son épaule, le fléau dans l'autre main, et il monte l'escalier. Quilloc lui explique pendant tout l'escalier pourquoi il est impossible de ne pas respirer, et il l'explique bien. Gormak arrive en haut. Quilloc est encore en bas, à expliquer.
Les Rattachés libérés arrivent ensuite par groupes. Ils marchent lentement, plusieurs sont pieds nus dans le froid, ils s'arrêtent au milieu d'un couloir et ils attendent qu'on leur dise où aller. On leur trouve une pièce, on la bloque, et on tient la porte le temps que le reste se règle.
Ismérie arrive devant la haute chaise quand tout est fini de ce côté-là. Il y a des moines par terre entre les bancs, le bûcher qui n'a pas pris et qui fume en travers de la salle, une odeur de bois vert par-dessus la cire, et des gens qui ne savent pas encore si c'est terminé. Elle traverse tout cela sans regarder ce qu'il y a dessous, s'arrête devant le siège, regarde le mort dedans, puis le bras de Saskya.
— Fais-toi soigner.
— Après.
Ismérie ne discute pas. Elle prend une serviette sur la table, où les plats sont encore servis, lui attrape le bras et le serre au-dessus du coude, un tour, deux tours, puis elle tire le nœud avec les dents. Saskya la laisse faire.
— Voilà. C'est après.
Elle se penche sur le mort, détache le médaillon d'ébène de son cou et le met dans sa poche sans le regarder.
Puis elle se tourne vers ceux qui sont encore debout dans la salle.
— Libérez les autres serviteurs. Ensuite, vous vous mettez à l'abri quelque part et vous attendez.
Elle sort rameuter ses troupes et revient à leur tête moins de vingt minutes plus tard, et cette fois ils sont nombreux et ils sont armés. Ce qui reste des gardes du domaine est massacré dans les jardins et sur les marches. Le reste est rassemblé dans la salle, les moines qui n'ont pas voulu se battre et les hommes qu'on a désarmés.
— Gormak. Toi et tes deux compères, là. Les moines et les gardes qu'on a désarmés, ils sont à vous.
— À nous comment ? demande Gormak.
— Vous étiez dans les couloirs. Vous avez vu lesquels se battaient, lesquels ont posé leur arme, lesquels priaient. Vous en ferez ce qui est juste. Vous saurez.
Elle sort sans attendre la réponse.
Après
Il est un peu plus de dix-huit heures et il fait nuit noire. On ouvre les portes du domaine les unes après les autres et les gens sortent : des communs, des remises, des champs du bas où l'on est allé les chercher avec des torches. Ils ne crient pas et ne courent pas. Ils se rassemblent dans la cour d'honneur, entre les allées de marbre et les statues, et ils attendent.
On pose un manteau sur le dos d'Ysabrine et on l'assoit sur une marche des cuisines. Elle tient un moment, puis elle s'effondre et pleure sans pouvoir s'arrêter.
Ismérie envoie Gormak. Il s'accroupit à côté d'elle, il ne dit rien, et il reste là.
Ismérie fait ouvrir les réserves du maître de maison, celles qu'on tenait devant elle depuis octobre et devant les autres depuis toujours. Il faut trois hommes pour la barre de la grande porte. Derrière, c'est une grande pièce voûtée, avec les jambons pendus par rangées entières, les sacs de fèves montés jusqu'aux poutres, les fromages sur des claies, le lard, le sel, les tonneaux couchés contre le mur du fond, et de quoi nourrir un régiment pendant un siège.
— Voilà, dit Ismérie. Voilà où elle passait, la viande de vos soupes.
Personne n'entre. Ils sont là devant la porte ouverte, ils regardent, et ils attendent qu'on leur dise.
— Vous attendez quoi ? Il est mort. Il est mort et vous attendez encore qu'il vous dise.
Personne ne bouge.
— Toi. Ton nom ?
— Mathe.
— Mathe, tu vois le troisième jambon ? Va le chercher. Toi tout seul, et tu le portes dehors, et tu le coupes devant tout le monde. Vas-y.
Il y va. Il le fait mal, il en fait tomber la moitié par terre, il le ramasse et il continue, et pendant qu'il coupe, elle parle assez fort pour qu'on l'entende jusqu'au fond de la cour.
— Regardez-le. Voilà. Il n'y a pas de secret, il n'y a pas de permission à demander, il y a Mathe qui coupe un jambon. On mange tous ce soir. Tous, y compris les moines qu'on a laissés, oui, ceux-là aussi. Et demain matin je remets un homme devant cette porte et vous me détesterez. Vous aurez raison. Vous me détesterez le ventre plein, ce qui n'est pas arrivé souvent dans cette maison.
Elle enchaîne sans baisser la voix.
— Le feu, dans la salle, c'est elle. Saskya. C'est elle qui a vu la porte.
Ils entrent après cela, et ils entrent longtemps. On sort les jambons, les fèves, le lard, des meules de fromage entières, des sacs de farine qu'il faut porter à deux, et un tonneau qu'on met en perce dans la cour sans se demander ce qu'il y a dedans. On mange debout, faute de tables, et on mange trop vite après avoir eu faim trop longtemps, si bien que plusieurs sont malades avant la fin de la soirée. Personne ne les en empêche. Des femmes remplissent leur tablier, vont le vider dehors et reviennent le remplir. Un vieux s'assoit contre le mur avec un jambon entier sur les genoux, il ne le partage avec personne, et personne ne le lui demande.
Ce jour-là, les gens du domaine demandent son nom à Ismérie. Elle donne le prénom et rien d'autre, et ceux qui insistent n'obtiennent pas un mot de plus.
Il gèle toujours. Dans la cour, des gens pieds nus mangent debout devant les réserves ouvertes.
❓ Votre mémoire : le feu dans la pièce voisine — c'est bien Saskya qui l'a mis, et la coupe, c'est Orlante qui l'a portée ? Les souvenirs ont déjà changé de main une fois sur ce point.
❓ Votre mémoire : les moines et les gardes qu'on avait désarmés — qui a décidé de leur sort, et qu'est-ce qui s'est dit ? Le récit s'arrête à l'ordre d'Ismérie, parce que personne n'a jamais raconté la suite.
❓ Votre mémoire : de cette scène, quel est le moment qui vous a le plus marqué ? Un seul souvenir est revenu depuis — Quilloc et son garde ; les vôtres manquent encore.