Les jours du monde
Ismérie
Ferrand n'avait jamais parlé à Ismérie. Il l'avait vue de loin trois ou quatre fois, toujours de dos, toujours en train de s'éloigner vers autre chose.
Ce soir-là, il faisait la queue devant les marmites, son écuelle contre la poitrine pour la garder tiède. Il avait plu tout l'après-midi et la boue montait jusqu'aux chevilles ; les hommes devant lui parlaient du pont, de la pluie, de la soupe, dans cet ordre. Elle est arrivée par le côté, sans escorte, vêtue comme eux, les bottes dans la même boue. Personne ne s'est écarté, parce que personne ne l'avait vue venir.
Elle s'est arrêtée devant lui. Elle a levé le menton vers son écuelle, puis vers son visage.
« Toi. Ton nom ?
— Ferrand, madame.
— Ismérie. » Elle l'a dit sans dureté, comme on corrige une adresse mal écrite. « Ferrand, demain tu prends soixante hommes et tu tiens le pont jusqu'à la nuit.
— Je sais pas commander, m… »
Il n'a pas fini le mot. Elle a posé la main à plat sur son épaule, et elle l'a laissée là le temps de répondre.
« Personne sait. Tu tiendras jusqu'à la nuit. »
Ysabrine
Il gelait depuis deux jours et la boue avait durci en ornières. Ferrand faisait son second compte de la journée — soixante hommes, et personne n'était venu les lui reprendre — quand il l'a vue à trois pas du feu, debout, qui attendait qu'on la voie comme on attend sur un pas de porte.
Elle n'avait pas de manteau, seulement un tablier de servante sous une couverture de cheval. Quelqu'un a poussé son voisin pour faire de la place ; elle s'est assise, elle a tendu les mains vers les braises, et elle a demandé à Ferrand ce qu'on mangeait chez lui aux fêtes.
Il a parlé une demi-heure. Les tourtes de sa mère, la pâte battue la veille au soir, les oignons fondus dans la graisse jusqu'à devenir de la confiture, la croûte du dessus qu'on donnait aux petits parce qu'ils la réclamaient en criant, et l'oncle qui en avait mangé une entière avant que les autres soient servis, quinze ans plus tôt, ce qu'on lui ressortait à chaque fête, devant lui. Les hommes se sont tus pour l'écouter. Quand il a eu fini, un autre a dit ce qu'on mangeait chez lui, et cela a duré jusqu'à ce que le feu baisse. Elle n'a rien raconté d'elle-même ; elle a seulement demandé, deux ou trois fois, comment on faisait telle chose.
Puis elle s'est tournée vers Ferrand.
« On m'a dit que c'était toi, pour les soixante.
— Ouais. Enfin… ouais.
— Alors dis-moi quoi faire demain. »
Il a cru qu'elle se moquait. Elle a attendu, les mains toujours vers le feu. Il a fini par dire qu'il faudrait de l'eau, et il a inventé un nombre de seaux et une heure pour ne pas rester bête. Elle a répété le chiffre et l'heure, et elle est allée se coucher. Le lendemain l'eau était là, au nombre et à l'heure.
Godestien
Ferrand avait gardé ses soixante hommes, et il avait fini par leur trouver un feu à eux, derrière la grange, du côté où le vent ne venait pas. Il gelait depuis deux jours. La boue avait durci avec les ornières et les empreintes dedans, et on marchait là-dessus comme sur des cailloux. Il y avait une marmite sur le feu, de l'eau avec de l'orge dedans, et Ferrand mangeait debout, son écuelle contre la poitrine.
Godestien est arrivé du côté des chevaux, un rouleau de toile grise sous le bras, et il parlait avant d'être au feu.
« Bougez pas. Je m'assois pas, je reste deux minutes. »
Il avait du linge sec et des bottes cirées.
« Tenez. C'est de la toile. »
Un des hommes l'a dépliée à moitié. Il y avait un trou au milieu où passait une main, et ça sentait le moisi.
« Elle est trouée, oui. Elle est trouée et elle pue. Tendez-la de la grange à la charrette, vous verrez cette nuit. »
Puis il a pris Ferrand par le coude.
« Viens deux minutes. »
Trois pas plus loin, hors du feu, dans le noir. Il parlait plus bas.
« Cette toile-là. L'an dernier je l'aurais pas ramassée dans un fossé, hein. Cet hiver, y'a un gars qui m'en demandait un bœuf. Un bœuf. Pour de la toile pourrie.
— Je… merci.
— Ouais. »
Il a regardé les soixante autour du feu, un moment, sans rien dire.
« Y'a des choses qui s'achètent. Moi, je m'achète, faut pas croire. L'orge, les chevaux, moi. Des hommes qui ont tenu un pont… ça non. Ça se trouve pas. »
Il a ri tout seul, sans bruit.
« Elle t'a même pas demandé si tu savais commander. Elle demande jamais, elle. Jamais. Nom de la Salope, à moi non plus elle m'a jamais demandé. »
Le feu a baissé derrière eux et quelqu'un a remis du bois.
« Bon. Entre nous. Un jour ou l'autre on viendra te les reprendre, tes soixante. Pas elle. Quelqu'un. Quand ça arrivera, tu passes me voir avant.
— Pourquoi ?
— Pour rien. Pour qu'on en parle. »
Rainaud
La terre a dégelé dans la nuit et le matin on a pu creuser. Le trou se faisait derrière la grange, du côté des orties, à trente pas du feu des soixante. Il y avait trois morts sous une toile, et l'un des trois était à Ferrand. Guiot avait pris un coup au pont, il avait marché onze jours avec, et il était mort du froid comme les deux autres. Ferrand tenait une pelle sans savoir s'il devait creuser lui-même ou regarder les autres creuser.
Rainaud est arrivé par le sentier de la grange, une miche sous le bras, et il parlait avant d'être au trou.
« Pousse-toi, tu creuses de travers. »
Il a posé le pain sur une souche. Il a pris la pelle et il a jeté six pelletées avant de redire quelque chose. Il avait les ongles noirs et la tonsure qui repoussait.
« Nom de ... elle est encore prise en dessous. »
Il a planté la pelle dans le tas.
« Trois. Bon. Le grand, là, c'est Ménard. De Vaudrey. Il avait un cheval, il l'a vendu pour venir, et il en parlait encore la semaine dernière. Tous les jours, le cheval. »
Un des hommes a craché de côté. Personne n'a rien dit d'autre.
« L'autre, le petit, je sais pas. Quelqu'un sait ? »
Ils se sont regardés. Rainaud a attendu plus longtemps qu'il n'était utile, puis il a repris la pelle.
« Bon. On le mettra quand même.
— Le mien c'est Guiot, a dit Ferrand.
— Guiot d'où ?
— Je sais pas. Il était au pont avec moi.
— Ça, c'est pas un renseignement. Au pont, vous étiez soixante. »
Ferrand a cherché. Il a fini par dire que Guiot gardait sa croûte du soir dans sa chemise, et qu'il la mangeait le matin avant les autres, accroupi, en tournant le dos.
« Ah. Ça oui. » Rainaud a hoché la tête deux fois. « Ça je vais m'en souvenir. »