L'Acte I, scène 2 — Le Camp Ferme
Le Camp Ferme
23 au 25 décembre 522 — une ferme près de Moussepierre
Le soir
La colonne mit le reste de la semaine à venir du domaine, par des chemins de traverse.
Il gelait depuis le début du mois, et la neige ne tenait plus que dans les fossés. Les hommes portaient sur le dos les jambons de Son Éminence, roulés dans des sacs à grain, et l'odeur les précédait. Derrière eux marchaient les Rattachés, chaussés de ce qu'on avait trouvé dans les communs, des souliers de valet, des bottes de garde trop grandes qu'on bourrait de paille. En queue venait une charrette avec les malades sous des manteaux. Quand elle s'embourbait, tout le monde s'arrêtait.
Le 23 décembre, un peu avant la nuit, la colonne entra dans la cour d'une ferme. Il y avait une maison basse au toit de chaume, une grange, une étable dont on avait sorti les bêtes, et au milieu une mare que le gel tenait. Ceux du camp de la vallée étaient là depuis plusieurs jours. Ils avaient fait devant la grange un feu qu'on voyait de la route, et un autre, plus petit, contre le mur de la maison, pour les mages. Ravenna vint au-devant de la colonne. Raelynn resta au petit feu.
Ismérie avait fait tuer un Éminent pour que la chose se sache. Elle comptait trouver à la ferme les serfs des terres voisines, venus d'eux-mêmes. Il n'en était venu presque aucun. La ferme ne se défendait pas : on y resterait le temps de savoir où aller. L'étable, on la donna aux malades.
On mangea dans la cour, autour du grand feu, ce qu'on avait porté depuis le domaine. On pendit les jambons à la poutre de la grange et on les coupa au couteau de boucher, à même la poutre, si bien que chacun passait dessous avec son morceau et que le gras coulait sur ceux qui attendaient leur tour. Les fermiers sortirent leur pain, cuit le matin, déjà dur, qu'on cassait sur le genou. Il y eut des fèves au lard dans la marmite, et quand la marmite fut vide on la remplit de la même chose. Les Rattachés mangeaient debout, vite, en surveillant les autres, et quelques-uns gardaient leur morceau dans la main sans y toucher, jusqu'à ce qu'un voisin leur dise que c'était le leur.
Un tonneau du domaine fut mis en perce sur une charrette, au fond de la cour. Godestien, blessé à la jambe depuis le domaine, s'y fit asseoir sur un sac de fèves, la jambe allongée, et n'en bougea plus de la soirée. Gormak et les anciens de la bande buvaient debout autour de lui. Mathe, celui qui avait coupé le premier jambon dans la cour d'honneur, en coupait encore.
Khöm ne mangea pas. Il resta au feu des mages, son livre sur les genoux, à regarder les autres manger.
Quand les mains furent grasses et la marmite vide, Ismérie monta sur le timon de la charrette des fèves, près du feu.
— Approchez. Non, pas vous, là-bas, vous êtes très bien à côté du tonneau, gardez-le.
Il y eut un rire autour du tonneau, et Gormak rit avec les autres, la bouche pleine. Godestien leva son gobelet vers la charrette.
— On le garde, Ismérie. On le garde de très près. Personne y touchera… à part nous.
— Vous autres, ceux du domaine, dit Ismérie. Approchez.
Ils approchèrent, et ils s'arrêtèrent où le premier s'était arrêté.
— Vous m'avez suivie jusqu'ici et vous ne savez pas où je vous emmène. Alors écoutez. Le vieux Prophète-Roi est mort le mois dernier. Le nouveau n'a pas attendu que l'autre soit froid… il a appelé la Croisade. Les Croisés descendent de Sainte-Fabeau vers Hog'Tarhur, faire la guerre aux mages. Ils passent sur nos routes. Ils prennent le grain, les bêtes, enfin… les garçons aussi, quand ils ne courent pas assez vite. Vous les verrez passer. Ne les regardez pas trop longtemps, ils n'aiment pas ça.
Près du tonneau, quelqu'un rit, et s'arrêta tout de suite.
— Et il y a la maladie. Les marques bleues sur les côtes, vous les avez vues sur les vôtres. On dit que c'est la Brisure, que le monde se fend quelque part et que ça nous tombe dessus. On dit aussi que les mages ne l'attrapent pas, ni les elfes, ni ceux qui dorment à côté d'eux. Et dans cette étable, ce soir, il y a moins de malades que dans n'importe quel village d'ici à Moussepierre. Nous avons une mage qui saigne pour soigner les gens. Raelynn. Lève la main, Raelynn. Voilà. Restez près d'elle. Elle a l'habitude qu'on s'écarte… ça la changera.
Raelynn leva la main, la gauche, parce que la droite était bandée jusqu'au coude.
Aerindhel était assise sur le bord de l'abreuvoir, hors de la lumière du feu. Elle regardait la cour. Une femme du domaine avait fait un pas vers Raelynn. Un fermier avait tourné la tête vers le feu des mages, puis vers Khöm, et il ne l'avait pas ramenée. Deux hommes s'étaient poussés du coude en la regardant, elle, et l'un des deux avait touché son oreille.
— Ce qu'on fait, maintenant, dit Ismérie. Son Éminence n'était pas le seul. Il y en a un dans chaque vallée, avec des réserves fermées à clé et des gens devant la porte. De Rimviel à Doceoth, et jusque chez eux, à Sainte-Fabeau, il y a partout un Mathe qui attend qu'on lui dise de couper le jambon. Mathe ! Où es-tu ? Lève ton couteau. Voilà. On va les chercher, ceux-là. On ouvre les réserves, une par une, et partout où on passe, les autres se lèvent et nous rejoignent…
— Non, dit Gormak.
Il posa son gobelet sur le tonneau. Ceux du premier rang se retournèrent pour le voir, et c'est à eux qu'il parla.
— On est passés par les villages. En venant. Les portes étaient fermées. Toutes. Les cheminées fumaient. Dans un village, il y avait une femme sur sa porte. Elle nous a vus. Elle est rentrée. Elle a mis la barre. On l'a entendue la mettre.
— Et qui est venu ? demanda un fermier, du côté de la maison.
— Personne, dit Gormak.
Godestien rit, assis sur son sac, et il ne rit pas longtemps.
— Personne. Ben voilà. Entre nous… entre nous et toute la cour, hein… ils ont pas froid, tes villages, Ismérie. Ils ont vu passer une bande de gaillards avec les jambons d'un Éminent sur le dos, et ils savent d'où ils sortent, les jambons. Ils ont peur. De nous. De toi, d'abord.
— De moi ? dit Ismérie. Elle ne m'a pas vue, ta bonne femme. Elle t'a vu, toi, Godestien. Moi aussi, j'aurais mis la barre.
Le rire fit le tour du tonneau, et repartit chez ceux du domaine.
— Ils viendront, dit Ismérie. Au printemps, quand on aura gagné et qu'il fera beau. Ce sont des gens raisonnables. Et la bonne femme à la barre, elle viendra la première, et elle dira qu'elle nous attendait. Mangez. Il reste du jambon. Mangez tout, ce sont les jambons d'un Éminent, et il n'en aura pas besoin.
Godestien leva son gobelet vers elle et but sans répondre.
Elle descendit et traversa la cour jusqu'au coin de la grange, où un homme attendait, une cape de laine brune sur le dos, les mains vides. Elle lui parla longtemps, et bas. On sut le lendemain qu'il s'appelait Guermond et qu'il conseillait Ismérie.
La nuit
On dormit dans la grange, les uns contre les autres, dans la paille et sous les manteaux pris aux gardes du domaine. Le froid entrait par le bas des planches. Les bêtes avaient laissé leur odeur dans le bois, et la paille, du côté de l'étable, était humide. À travers la cloison on entendait les malades, une toux qui ne s'arrêtait pas et, plus loin, quelqu'un qui demandait à boire, toujours avec les mêmes mots. Ceux du domaine avaient pris le fond de la grange, serrés, et ils ne bougeaient pas. Les mages avaient pris le côté de la porte. Aerindhel dormait dehors, contre le mur.
Au milieu de la nuit, Orlante et Saskya se réveillèrent dans la même heure. Orlante se dressa d'un coup dans la paille, la main ouverte devant la figure, et il mit un moment à la baisser. Il écouta avant de regarder : la toux derrière la cloison, quelqu'un qui ronflait du côté des mages, la paille qui craquait sous ceux du fond. Il les prit un par un, et il n'en manquait aucun. Il garda la main à plat sur sa poitrine jusqu'à ce que la toux reprenne. Saskya ne fit pas de bruit. Elle se leva, enjamba les dormeurs jusqu'à la porte et sortit. Aerindhel, contre le mur, la regarda casser la glace de l'abreuvoir et se laver les mains dans l'eau gelée, longtemps, puis rentrer. Saskya se recoucha sur le flanc, le dos à la planche et la figure vers la porte, et elle ne se rendormit pas.
Ysabrine ne dormait pas non plus. Elle vint s'asseoir à côté d'Orlante, une couverture sur les épaules, en se tenant droite, le dos loin de la cloison.
— Vous avez crié, dit-elle. Pas fort.
— J'ai crié, moi ? dit Orlante. Ah. Ça va. Un rêve. Ça va, ma belle.
Ysabrine regarda de l'autre côté de la grange, du côté de la porte.
— La dame, ce soir… elle s'est ouvert le bras au-dessus d'un petit qui avait la fièvre. Devant tout le monde. Et le monsieur avec le livre, il mange pas. Tout le repas, pas une bouchée.
— Il est comme ça, dit Orlante. Il est poli avec personne, alors avec la nourriture…
— Au domaine on savait… on savait où il fallait pas aller, dit Ysabrine. Ici on sait pas. Ils dorment là, à côté de la porte, et pour sortir il faut passer devant eux. Ils ont rien fait. C'est bête. Ils me font peur quand même.
Elle attendit, les mains serrées dans la couverture.
— Viens là, dit Orlante. Écoute. Tu entends ? Ça tousse, ça ronfle, il y en a un qui parle en dormant. Sur un bateau, la nuit, en bas, c'est pareil, chacun fait son bruit. C'est quand ça se tait qu'on monte voir.
Ysabrine écouta un moment.
— Et demain, dit-elle, on fait quoi, nous ? Au domaine, le matin, on savait ce qu'on faisait. Ici personne dit rien.
— Demain, tu portes l'eau avec moi, dit Orlante. On casse la mare, on remplit les seaux, on les porte. Voilà.
— Porter l'eau, dit Ysabrine.
Elle se tut, et au bout d'un moment elle posa la tête contre son épaule, le dos toujours loin de la cloison.
Plus tard, Ismérie fit le tour de la grange avec une lanterne. Elle s'accroupissait devant l'un, devant l'autre, et elle passait. Saskya la regarda venir, couchée sur le flanc, la serviette encore nouée au bras. La lanterne s'arrêta devant Quilloc, devant Orlante, devant Khöm. Devant elle, elle ne s'arrêta pas.
Quilloc ne dormait pas. Ismérie posa la lanterne entre eux.
— Ton histoire de médaillon, Quilloc. Raconte. Depuis le début.
— Depuis le rêve, alors, dit Quilloc. Pas le mien… celui de Tiguf'Po. Un gnome de chez nous, à Parmanoq, pas très… enfin, simple. Il rêvait la même chose toutes les nuits. Ensuite le conseil m'a convoqué. Ensuite le médaillon…
Il la raconta dans l'ordre où il la racontait depuis novembre : le rêve, le conseil, le médaillon brisé, le Grand Vide, et ce que cela voulait dire pour Parmanoq. Il ne changea pas un mot. Ismérie l'écouta jusqu'au bout, se leva, et revint avec Guermond.
— Recommence. Pour lui.
Quilloc recommença. Guermond s'assit sur ses talons, les avant-bras sur les genoux. Au conseil, il regarda la lanterne. Au médaillon, il regarda ses mains. Au Grand Vide, quand Quilloc dit le mot de Brisure, il releva la tête.
— La Brisure, dit Guermond. Redites.
Quilloc redit le passage. Guermond le lui fit redire une troisième fois.
— C'est ça qui est important.
Ismérie sortit de sa poche le médaillon d'ébène de Son Éminence, celui qu'elle avait détaché du mort dans la grande salle, et elle le mit dans la main de Quilloc.
— Tu parles de médaillons depuis un mois. En voilà un. On dit que les gens comme lui ne peuvent pas entrer dans la tête de celui qui le porte. Si c'est vrai, j'en ai l'usage. Tu me le rends demain.
Quilloc chercha d'abord le cercle brisé. Il était là, gravé dans l'ébène. Le médaillon, lui, était entier, et le saphir tenait dans sa sertissure. Dans les maillons de la chaîne il restait de la peau du mort.
— Il n'y a rien dans ce médaillon, Quilloc, dit Guermond. Vous ne vous intéressez pas à ce qui est important.
Il se leva et sortit. Quilloc passa le reste de la nuit le médaillon dans la main, près des braises.
Orlante ne s'était pas recouché. Ysabrine dormait contre lui, et il ne bougeait pas, pour ne pas la réveiller. Ismérie posa une chose dans la paille à ses pieds, et il en reconnut la forme avant la lumière. C'était sa harpe. Au domaine, on la lui rendait les soirs où Son Éminence recevait, et on la lui reprenait après le souper.
— C'est la tienne ?
— C'est la mienne, dit Orlante.
— Elle était dans les malles, avec l'argenterie, dit Ismérie. Personne ne te la reprendra, cette fois.
Il posa la paume sur les cordes, sans les faire sonner, à cause des dormeurs. Le bois était froid. Sous sa main, les cordes travaillaient. Au domaine, certains soirs, il la sentait faire cela. Cette nuit-là, elle le faisait plus fort, et elle ne s'arrêta pas quand Ismérie s'assit sur ses talons devant lui.
— Tu sais pourquoi on l'a tué, Orlante ?
Orlante regarda Ysabrine, qui dormait.
— Pour elle. Pour les jambons de Mathe. Pour… pour que ça s'arrête, quoi.
— Pour que ça se sache, dit Ismérie. Qu'un Éminent, ça meurt comme tout le monde. Que derrière la porte de la réserve il y avait des jambons, et rien d'autre. Et ce soir, personne n'est venu. Un Éminent qui meurt dans sa maison, ça reste dans sa maison. Il faut que ça en sorte.
— Ça sort tout seul, ces choses-là, dit Orlante. Sur un quai, une histoire, le temps qu'on amarre, tout le port la connaît.
— Ici ce n'est pas un port, Orlante, ce sont des vallées. Et entre deux vallées il y a des bonnes femmes qui mettent la barre. Il faut quelqu'un qu'on laisse entrer. Un musicien, on lui ouvre. Enfin… plus vite qu'à Godestien.
— Oui, dit Orlante.
— Je n'ai encore rien demandé, dit Ismérie.
— Oui quand même, dit Orlante.
Elle rit tout bas, à cause des dormeurs.
— Alors tu restes avec nous, et tu regardes ce qu'on fait. Et le jour où tu le chantes, Orlante, tu le chantes juste. Les jambons, la barre, tout.
— Oui, dit Orlante.
Pendant qu'Ismérie lui parlait, il avait encore dans l'oreille la voix de l'elfe de son rêve, et le nom qu'il avait dit dans sa tour. Il avait dit oui quand même.
Quand elle repartit avec sa lanterne, il garda la main sur les cordes. Il ne joua pas. Ysabrine bougea une fois dans son sommeil, et il ôta sa main le temps qu'elle se rendorme, puis il la remit. Les cordes travaillaient toujours. Il garda la main dessus jusqu'au matin, et il alla casser la mare avec Ysabrine sans rien dire.
Khöm lisait à la lueur des braises, son livre sur les genoux, et il ne leva pas les yeux quand la lanterne s'arrêta devant lui.
— Ton nom ?
Il leva les yeux.
— Khöm. Représentant de l'État-Mage auprès de… de ceci, madame.
— Ismérie. Khöm. Qu'est-ce que tu veux, Khöm ?
— Que la Croisade n'arrive pas à Hog'Tarhur. Ce qui devrait vous arranger, puisqu'elle vous brûlera en chemin, vous et vos jambons. Et si elle y arrive, qu'elle me trouve en travers, ce qui l'arrangera beaucoup moins. Il y a dans ce livre, madame… Ismérie… de quoi arrêter une armée. De… de quoi en arrêter plusieurs. Il ne manque, pour s'en servir, qu'une armée à moi, et personne ici n'a encore eu la courtoisie de…
— Bon. On veut la même chose, dit Ismérie. Ton armée, Khöm, elle dort dans cette grange. Elle ronfle, mais elle est là.
Il rouvrit son livre à la page qu'il gardait du doigt. Ismérie reprit sa lanterne et sortit.
Elle trouva Aerindhel dehors, assise contre le mur de la grange, la lance en travers des genoux. Elle s'assit à côté d'elle dans le froid et elle éteignit sa lanterne.
— Toi, je ne sais pas ton nom, dit Ismérie.
— Aerindhel.
— Aerindhel. On m'a dit qu'au camp, Aerindhel tenait la louche. Et les reconnaissances. Et les courroies.
— Personne d'autre voulait la louche, dit Aerindhel.
— Qu'est-ce que tu fais là, Aerindhel ? Qu'est-ce que tu veux ?
Aerindhel regarda la cour, le feu qui baissait, la porte de l'étable.
— Me battre, dit Aerindhel.
— Tu es entrée seule dans la salle, l'autre jour. Vous deviez être trois. Tu es entrée seule, avec ça. Je t'ai vue entrer.
Aerindhel ne répondit pas. Elles restèrent assises dans le noir, et la toux de l'étable passait à travers le mur. Puis Ismérie se leva et rentra.
Le matin
Le 24, il y avait du brouillard sur la cour, et de la grange on ne voyait plus la route. Le camp se leva tard. On rallumait le grand feu avec du bois mouillé qui fumait sans prendre, les femmes du domaine faisaient chauffer ce qui restait de fèves, et les Rattachés, debout près de la porte de la grange, attendaient qu'on leur dise quoi faire. La mare était prise si dur qu'Orlante et Ysabrine durent la casser au pic avant le jour. Orlante cassait la glace sans un mot, et Ysabrine parlait pour deux.
Ismérie réunit les six dans la salle de la maison, autour de la table des fermiers, où il restait des croûtes de la veille. Raelynn et Ravenna étaient là. Ysabrine se tenait debout contre la porte. Godestien s'était fait porter sur une paillasse parce qu'il ne voulait rien manquer. Il avait mis ses petites lunettes, et une chemise propre, la seule de la salle. Saskya prit la place au bout du banc, la plus loin d'Ismérie, et pendant toute la matinée elle regarda les mains d'Ismérie posées sur la table, jamais plus haut. Quilloc s'était mis à côté de la fenêtre, pour la lumière, et Aerindhel restait debout près de l'âtre, sa lance sous le bras.
— Les Croisés déplacent des prisonniers, dit Ismérie. Ils descendent vers Hog'Tarhur, vers la guerre, et ils traînent derrière eux ce qu'ils ont ramassé en route. Ils passent par les marais. Vous allez en libérer, et ceux que vous sortez viendront avec vous. Demain je pars devant rejoindre nos forces à l'est. Le camp suit avec les blessés, Godestien avec. Vous, vous passez par les marais, Rainaud vous y attend avec des barques, et vous nous retrouvez à l'est.
— Qui il y a, dedans ? demanda Gormak.
— Demande à Raelynn, dit Ismérie.
Raelynn posa les mains à plat sur la table.
— Des mages, dit Raelynn. Des renégats, qui ne se sont pas laissé prendre sans… on les emmène pour les exécuter. Ils sont gardés comme personne, parce qu'on a peur d'eux. Ce sera dangereux. Si on les sort, l'État-Mage le saura, et l'État-Mage se souviendra de qui les a sortis. Je vous demande d'aller les chercher. Les mages. Je vous le demande.
Et elle se tut. Elle regarda les six un par un, et elle attendit qu'on lui réponde devant tout le monde.
Ravenna laissa passer le silence. Elle avait les bras croisés et elle parla sans lever la voix.
— Et qui d'autre, dans ce convoi ?
— Des gueux, dit Ismérie. Ceux qui n'ont pas payé l'impôt.
— Ceux qui ont pas payé, répéta Ravenna. Bon. Ils ont pas payé parce qu'il restait plus rien à payer. Voilà ce qu'ils ont fait, ceux-là. Et on les emmène pour ça.
Elle regarda Raelynn, qui ne répondit pas.
— Les mages, donc, dit Ravenna. D'abord les mages. Les braves gens, ils vont demander pourquoi. Pourquoi on va chercher des mages sous le nez de la Croisade, et pas leurs cousins, qui sont dans la même charrette…
Khöm, à l'autre bout de la table, se tourna vers Raelynn pour la première fois de la matinée.
— Des renégats, dit Khöm. Combien, et de quelle école ? Un mage qui s'est laissé prendre par des Croisés, c'est déjà une indication.
Raelynn ne lui répondit pas, ni à Ravenna. Ravenna décroisa les bras.
— Leurs cousins, nom de la Salope, dit-elle. Dans la même charrette. Et personne ici qui dit leur nom.
Ysabrine parla contre la porte, sans qu'on le lui demande, et tout le monde se retourna, parce qu'on ne l'avait jamais entendue à une table.
— Ceux qui ont pas payé… ils ont rien fait, eux. Vous devriez aller les chercher. Pardon.
Personne ne lui répondit. Orlante se leva, alla jusqu'à la porte et lui prit la main.
— Et puis il y a mes gens à moi, dit Godestien. Des fines-lames. Des anciens soldats de Phenari, des Cités Libres, qui passaient de la contrebande sur les routes et qui se sont fait prendre, les idiots. Ils sont pas innocents du tout, Ravenna, je te rassure. Mais sortez-les, payez-les, et ils se battront pour nous mieux que n'importe qui dans cette salle. Moi compris. Surtout moi, en ce moment.
Il tapota sa jambe et rit tout seul. Puis il regarda les six par-dessus ses lunettes.
— Des mages gardés comme des rois, des gueux, mes idiots… et vous êtes six, avec un prêtre et des barques. Et vous ferez quoi, si vous pouvez pas tous les sauver ?
Personne ne répondit. Ismérie attendit que le silence ait bien duré.
— Les mages, c'est Raelynn qui les demande, dit-elle. Les gueux, Ravenna, et Ysabrine. Les fines-lames, Godestien. Je ne serai pas là-bas, vous si. Vous verrez les gardes, l'eau, ce qui se fait. Vous choisirez sur place, c'est ma décision. Et ceux que vous laisserez dans ce convoi… ils iront où il va. C'est moi qui les y laisse.
Godestien lissa sa chemise du plat de la main.
L'après-midi
Le brouillard ne leva pas. Au début de l'après-midi il se mit à tomber une neige fine, qui ne tenait pas sur la boue de la cour et blanchissait le chaume. On chargeait les charrettes pour le départ du lendemain : les sacs de fèves, ce qui restait des jambons, les blessés sur la paille, la marmite qu'on avait récurée au sable. Les gens du domaine portaient ce qu'on leur donnait à porter, et quand ils avaient posé leur charge ils revenaient en chercher une autre sans qu'on le leur dise.
Ismérie trouva Saskya assise sur le timon d'une charrette. Elle avait encore au bras la serviette qu'Ismérie elle-même avait nouée dans la grande salle, et elle ne l'avait pas changée.
Gormak passait avec deux seaux.
— Saskya. Tu pars demain par les marais, et le camp part vers l'est. Avant, ce soir, je veux que rien ne reste ici qui nous suive sur la route. Rien. Tu sais ce que je veux dire.
Saskya ne répondit pas.
— Reprends-toi, merde, dit Ismérie. Il y a une semaine tu as étranglé un Éminent avec ta ceinture, et depuis cette nuit tu ne me regardes plus en face. Tu regardes ton bras, tu regardes mes mains… Ton bras va très bien. Tiens.
Elle lui mit dans les mains deux dagues, une épée courte, et une boîte de bois où trois fioles étaient couchées dans la paille.
— Pour les Croisés, dit Ismérie. Tu sais t'en servir. S'il te manque quelque chose, tu vas voir Godestien.
Elle s'en alla vers la maison sans se retourner.
Saskya alla voir Godestien. Il était sur sa paillasse dans la salle, et il regarda la boîte, puis les mains qui la tenaient, par-dessus ses lunettes.
— Elle te fait des cadeaux. À moi, elle en fait plus. Faut dire que j'ai plus tes mains… ni tes yeux, d'ailleurs. S'il te manque quelque chose cette nuit, n'importe quoi, je dors pas. Avec cette jambe, je dors plus du tout. Je suis là. Sur ma paillasse. Toute la nuit.
— Il me manque une pierre à aiguiser, dit Saskya.
Godestien rit, chercha sous sa paillasse et lui en donna une.
— C'était pas tout à fait ce que je proposais, dit Godestien.
À la mare, la glace cassée du matin avait repris en dessous. Orlante et Ysabrine y remplissaient les seaux à la louche, Gormak les portait, et la neige fondait sur l'eau noire. Ravenna descendit de la maison. Elle attendit qu'Orlante soit parti avec les siens.
— Au camp, il y a eu deux feux, dit Ravenna. Un pour les braves gens, un pour les mages. Tu les as vus. Les braves gens, ils ont pas fait ça par méchanceté. On meurt à côté des mages, Gormak, c'est ce qu'ils disent, et ils l'ont vu. Et maintenant on va en sortir d'autres, des mages, et après les mages ils voudront quoi ? Le pouvoir. Ils l'ont toujours voulu. Et nous on veut plus qu'il y en ait, de pouvoir. Pour personne. Ça va pas ensemble.
— Et Raelynn ? dit Gormak.
— Raelynn, c'est pas pareil.
Gormak remplit le seau suivant jusqu'en haut. Puis il alla prendre une brassée de bois et la porta au feu des mages, comme il le faisait au camp.
Dans la salle, il faisait déjà sombre, et on avait allumé une chandelle de suif. Raelynn trouva Quilloc à la table, qui dessinait le médaillon de mémoire sur une planche avec un bout de charbon. Il l'avait rendu à Ismérie le matin.
— Alors ? lui avait demandé Ismérie.
— Pour savoir s'il protège, il faudrait une deuxième Éminence. Et la région vient de perdre la sienne.
Ismérie avait ri, et personne d'autre.
Raelynn s'assit en face de lui, les mains sur la table.
— Il y a des gens qui souffrent ici. Pas au domaine… ici. Dans l'étable. Sur la route demain. Tu sais des choses que personne ici ne sait. Je te demande de nous aider. Formellement.
Et elle se tut.
— Je vais dans les marais de toute façon, dit Quilloc. Le Grand Vide recule pas parce qu'on sort des mages d'un convoi. Donc, techniquement, ma réponse change rien à ce que je fais demain.
Raelynn ne bougea pas. Elle attendit qu'il dise oui ou non, et il finit par dire oui.
Godestien fit appeler Khöm, et Khöm vint. Le blessé le fit asseoir sur le bord de la paillasse, épaule contre épaule, et il baissa la voix juste assez pour qu'on voie qu'il la baissait.
— Entre nous. Vous êtes mage, vous êtes de l'État. Un service, et vous en aurez un autre, un jour. Le conseiller. Guermond. Surveillez-le.
— Je ne surveille pas les domestiques.
— C'est pas un domestique, c'est un fouteur de merde. Entre les mages et le reste. Il cause à tout le monde, un par un, et après, on regarde les mages de travers. Ça pousse pas tout seul, ces choses-là. Vous voyez mieux que nous, il paraît.
— Il paraît.
— Alors regardez, dit Godestien.
Khöm se leva. Par la fenêtre, on voyait Guermond dans la cour, qui parlait à un charretier, la main sur le timon. Khöm le regarda jusqu'à ce que l'homme parte, et il dit qu'il verrait.
Avant la nuit, Ismérie apporta une lance à Aerindhel, une hampe de frêne droit, plus longue que la sienne, ferrée au talon, avec une douille de forge à la tête. Aerindhel ôta le fer de sa vieille lance, le monta sur la neuve, fit tourner la hampe dans ses mains, puis changea de fer, et encore une fois. Ils prenaient tous.
— Pour la prochaine fois que tu entres seule quelque part, dit Ismérie.
Aerindhel mit la lance à l'épaule et laissa l'ancienne hampe contre le mur de la grange.
Le départ
Le 25, avant le jour, il gelait encore, et le brouillard de la veille était tombé en givre sur les timons et sur les manteaux. On attela à la lanterne. Les bêtes soufflaient, les gens du domaine montaient dans les charrettes avec ce qu'ils avaient, un sac, une couverture, un jambon entamé, et personne ne parlait plus haut qu'il ne fallait. Godestien se fit hisser sur la paille de la première charrette, la jambe allongée, ses lunettes dans la poche de sa chemise propre.
Saskya était déjà sur le chemin des marais, seule, quand Ismérie partit devant avec une escorte. Ismérie s'arrêta à la barrière, à cheval, et parla aux autres sans descendre.
— On se retrouve à l'est, dit-elle. Tous.
La colonne prit la route de l'est derrière Ismérie, les blessés et les gens du domaine avec elle. Les autres prirent la route des marais, derrière Saskya. Il gelait toujours.