L'Acte I, scène 3 — L'Enfer des marécages
L'Enfer des marécages
3 janvier 523 — les marécages à l'ouest de Moussepierre
Les barques
Le 3 janvier, à la tombée de la nuit, ils rattrapèrent le convoi des Croisés dans les marécages, à l'ouest de Moussepierre.
Il ne gelait plus. Une pluie fine tombait depuis le matin, qui ne mouillait pas tout de suite et finissait par passer les manteaux. Des chemins partaient entre les roseaux et s'arrêtaient vingt pas plus loin dans une eau noire, et il fallait savoir lesquels reprenaient de l'autre côté. Les Croisés avaient fait halte sur la seule butte sèche du pays, autour d'un vieux château dont il restait les murs, une tour au nord et une tourelle sur le flanc. Ils étaient des centaines. Leurs tentes descendaient jusqu'à l'eau, et leurs feux se voyaient à travers la pluie. Le vent apportait de la butte une odeur de lard frit et de laine mouillée, et des bouts de chanson, toujours le même refrain, que des hommes reprenaient chaque fois qu'il revenait.
Rainaud attendait dans les roseaux, au pied de la butte, avec des barques à fond plat amarrées à des pieux. Il était là depuis deux jours. Il avait mangé froid tout ce temps, du pain et des oignons crus, parce qu'un feu se serait vu d'en haut. Gormak le reconnut avant les autres, au bruit qu'il faisait en mâchant.
— Vous voilà, dit Rainaud. Bon. Couchez-vous, là, dans le fond. Toi aussi, le grand. Ils ont des yeux, en haut, et ils s'en servent… pas beaucoup, mais quand même.
Ils se couchèrent dans le fond des barques, sur les planches mouillées. Rainaud leur passa le reste de son pain, et un oignon chacun.
— Mangez. C'est froid. Bon. Mangez quand même. Alors. Ismérie veut du monde, et ceux que vous sortez de là-haut, ils viennent avec nous. Les mages, ils sont au château. Dans ce qui reste de la grande salle, enchaînés au mur, et devant la porte il y a des gardes qui dorment pas. Ils en ont peur, même avec les fers… ils les regardent pas dans les yeux. Les gars de Godestien, ils les ont mis dans la fosse, derrière les tentes. Un trou. Le soir, les gardes vont pisser dedans, pour rire. Et les gens des villages, ils sont près de la tour du nord, à découvert, attachés en file. Sous la pluie depuis ce matin.
Il cracha une peau d'oignon par-dessus le bord.
— Et ils font l'appel. Le soir et au matin, un officier passe avec une lanterne et il compte. S'il en manque un, ils retournent le marais pour le trouver… et ils trouvent ce qu'il y a dedans, voilà. Faut plus y être, ce moment-là. Vous sortez qui vous voulez, mais vous les sortez d'un coup. Après on rame.
— Et l'appel du matin, c'est quand ? demanda Saskya.
— Avant le jour.
Elle regarda la butte, puis l'est, où il n'y avait encore rien à voir.
Ils observèrent le camp jusqu'à la nuit noire. On n'entendait que la pluie sur l'eau et, de la butte, des rires autour des feux. Orlante avait sa harpe sur les genoux, sous son manteau. Les cordes travaillaient sous sa paume, plus fort qu'à la ferme, et cela ne baissait pas. Il joua très bas, du bout des doigts, et Rainaud lui posa la main sur le bras.
— Pas maintenant, fiston.
— Ça la calme, dit Orlante. Écoute… Enfin non, tu peux pas entendre. Mets la main, là. Tu sens ?
Rainaud ne mit pas la main. Les cordes se calmèrent un moment, puis elles reprirent.
L'eau était noire et plate entre les barques, et la pluie n'y faisait que des points. Pendant l'attente, chacun s'y pencha, à un moment ou à un autre. Orlante s'en écarta d'un bond qui fit tanguer la barque, et Rainaud le rattrapa par le col. Aerindhel se pencha par-dessus le bord et vomit sans bruit, puis se rinça la bouche avec l'eau du marais. Quilloc toucha sa propre bouche, deux fois.
— Qui y va ? demanda Rainaud.
— Moi, dit Saskya. Voir, écouter, et je reviens.
— Pas seule, dit Gormak.
Aerindhel avait déjà la lance à la main. On choisirait au retour des deux éclaireuses qui sortir, et comment.
Le cachot
Saskya et Aerindhel partirent par la digue du nord. Les autres attendirent dans les barques.
— La tourbe conserve, dit Quilloc, à personne en particulier. On sort des marais des corps entiers, avec les ongles, et le dernier repas dans l'estomac. Des siècles après. Si on attend encore un peu, on nous retrouvera dans cet état-là. Bien conservés.
Personne ne rit. Quilloc enjamba le bord de la barque et partit vers le château, en tâtant la digue du pied.
— Où il va, celui-là ? demanda Rainaud.
— Voir, dit Gormak.
— S'ils le prennent… ils vont compter, eux, dit Rainaud, la bouche pleine.
Gormak regarda Quilloc aller jusqu'à ce que la pluie le cache.
Une patrouille ramassa Quilloc au pied de la butte. Il était assis sur une pierre et il regardait les murs, montés sans mortier, pierre sur pierre, et plus hauts qu'ils n'auraient dû tenir. On le descendit dans une cave creusée sous le château, dont l'un des murs était de la terre nue, et l'eau y montait à la cheville. Deux gardes restèrent devant la grille, avec une lanterne et un bout de saucisson qu'ils se passaient.
— C'est un malentendu, dit Quilloc. Encore un. Vous êtes campés sur le passage. Dans six jours c'est la fête de Ramanok… Vous connaissez pas Ramanok. Personne connaît Ramanok, ici. Les gnomes des marais remontent de la tourbe, toute la nuit, par milliers, et ils sont… pas contents de trouver du monde. La dernière fois, il y avait un village là où vous avez mis vos chevaux. Il n'y a plus de village. Bon. C'est dit. Faites-en ce que vous voulez.
— Des gnomes, dit le premier garde.
— Des marais. Comme moi. En plus nombreux.
Le garde regarda l'autre garde, et il coupa une rondelle de saucisson.
— Et ils sont grands comment, tes gnomes ?
— Comme moi, dit Quilloc.
— Ah ben alors, dit le garde. On va tenir.
L'autre rit si fort qu'il dut s'asseoir sur la marche. Ils remontèrent avec la lanterne, et Quilloc resta dans le noir, l'eau aux chevilles, la main contre le mur de terre. Il était froid et meuble, et il s'émiettait sous les doigts.
La tourelle
La tourelle tenait au flanc du château par un escalier de pierre, en dehors des murs. En haut il y avait une pièce ronde, un brasero, et deux gardes qui jouaient aux dés sur un tonneau, la porte ouverte pour la fumée. De là on surveillait le chemin du nord et la tour où étaient les villageois.
Au pied de l'escalier, Saskya donna son manteau à Aerindhel.
— Je monte. Ils sont deux. Tu attends que ça crie.
— Et si ça crie pas ? dit Aerindhel.
— Ça criera.
Elle ouvrit sa robe au col, défit ses cheveux, et monta sans se presser, en faisant sonner ses pas. Aerindhel resta en bas, dans l'ombre de l'escalier, la lance couchée le long du mur.
— Le général vous l'envoie, dit Saskya depuis la porte. Pour la nuit. Il dit que vous avez bien gardé.
Les gardes ne se levèrent pas tout de suite. La pièce avait une porte et une meurtrière. Le plus vieux avait une épée au mur, à deux pas de sa main, et le jeune avait encore les dés dans le poing.
— Quel général ? dit le plus vieux.
— Le vôtre, dit Saskya.
Elle entra et se mit à danser au milieu de la pièce, sans musique, en fredonnant entre ses dents un air de taverne. Le jeune posa ses dés. Le plus vieux la regarda danser, et il regarda aussi la porte derrière elle.
— Il nous a jamais rien envoyé, lui, dit le plus vieux. Pas même du vin.
— Il commence, dit Saskya.
Le jeune s'était levé. Le plus vieux se leva aussi, plus lentement, et il fit un pas vers le mur où était l'épée.
Saskya avait deux dagues dans le dos, sous la robe, celles qu'Ismérie lui avait données à la ferme. Elle les lança l'une après l'autre, la première au visage du jeune, la seconde à la gorge du plus vieux, qui leva le bras à temps et la prit dans l'avant-bras. Il cria. Aerindhel monta les dernières marches au cri, la lance ramenée contre le flanc, et elle le frappa dans le dos, sous l'omoplate, avec le fer qu'elle avait monté sur la hampe neuve. L'homme tomba sur le tonneau, et les dés roulèrent par terre.
Le jeune avait les mains sur la figure. Saskya reprit sa première dague, et ce fut fini.
Elles restèrent un moment sans bouger, à écouter l'escalier. Personne ne montait. Sur le tonneau, il y avait encore les gobelets, et un pain entamé.
— Leurs manteaux, dit Saskya. Leurs casques. On redescend en gardes… et on passe devant tout le monde.
Aerindhel avait déjà ôté le casque du plus vieux. Elle s'arrêta, le casque à la main, et elle regarda par la meurtrière.
L'enfer
Le ciel changea d'un coup.
Il était noir, et il devint d'un violet sombre, sans lune, sans étoiles, et on y voyait mieux qu'avant. La pluie tombait toujours. Elle était chaude. Dans les roseaux, l'eau du marais rougit en quelques instants, et elle se mit à fumer. Une odeur montait, âcre, qui prenait à la gorge et piquait les yeux. Au château, les pierres des vieux murs coulaient, lentement, et la chaleur venait d'elles. Des feux prirent dans le camp, ici et là, sans que personne y ait été. On entendit un rire, une seule fois, une voix de femme qui venait de partout, puis des gerbes de feu montèrent dans le ciel violet et retombèrent sur les tentes.
Du côté de la tour du nord, l'air s'ouvrit. On entendit d'abord un hurlement aigu qui ne s'arrêtait pas, puis des hommes qui criaient.
Les Croisés sortirent des tentes à moitié habillés, l'épée à la main, sans savoir de quel côté la tourner. Un officier criait des ordres que personne ne suivait. Des chevaux avaient arraché leurs piquets et couraient dans le camp. Dans la tourelle, Aerindhel posa le casque sur le tonneau. Saskya prit le brasero par ses poignées, avec le manteau du plus vieux autour des mains, et elle le porta jusqu'en bas de l'escalier. Elles mirent le feu aux tentes de la rangée du nord, l'une après l'autre, et la toile goudronnée brûla vite.
Les Croisés coururent aux tentes. Pendant ce temps, on ouvrit la porte de la grande salle, et les mages sortirent du château, les fers encore aux poignets. On jeta une corde dans la fosse, et les fines-lames de Godestien remontèrent l'un derrière l'autre, couverts de boue jusqu'aux yeux. Près de la tour du nord, on coupa quelques cordes au couteau. Les autres villageois restèrent attachés en file, là où l'air s'était ouvert.
Dans la cave, le mur de terre se défit sous les paumes de Quilloc. La terre meuble devint du sable, et le sable coula autour de ses mains jusqu'à faire un trou. Il passa dedans à plat ventre, la figure dans la boue, et il rampa longtemps.
Les trois qui revinrent
Dans les barques, Gormak vit le ciel changer, puis les feux, puis les tentes du nord qui brûlaient l'une après l'autre. Il vit des gens courir sur la butte, et d'autres qui ne couraient pas. Saskya et Aerindhel n'étaient pas revenues. Quilloc non plus.
Il se leva dans la barque.
— On y va, dit Gormak.
— Personne, mon bon Gormak, ne nous a priés de rien, dit Khöm, et c'est bien la seule chose correcte qu'on nous ait faite de la soirée.
— Non, dit Gormak.
Il prit son fléau dans la main droite, l'épée de parade dans la gauche, et il descendit dans l'eau jusqu'aux genoux. Elle était chaude, et elle mordait la peau à travers les chausses. Il ressortit et prit par la digue. Orlante le suivit, la harpe serrée contre lui. Les cordes ne travaillaient plus, elles tremblaient, et cela lui remontait dans les bras.
— Viens, dit Orlante à Khöm. Viens, va. Tout seul ici, tu vas t'ennuyer.
Khöm referma son livre sur son doigt, regarda les barques, le marais rouge, le dos de Gormak, et il les suivit, trois pas derrière Orlante.
Derrière eux, les barques prirent feu à leurs pieux. Rainaud en dénoua une, la vit brûler sur l'eau, et il dit entre ses dents :
— Bougre de bois pourri…
Puis il prit son bâton et il les rattrapa sur la digue.
À mi-chemin de la butte, quelque chose remuait dans la boue, au bord de l'eau. Gormak leva le fléau. C'était Quilloc, couvert de vase jusqu'aux cheveux, qui se mettait à genoux.
— L'eau, dit Quilloc. Vous avez touché l'eau ? Elle est acide. Ce n'est pas de l'eau de marais, l'eau de marais ne fait pas ça. Ça vient d'ailleurs. Il faudrait en prendre un peu, pour…
Gormak le remit debout par le col et ne le lâcha plus.
La première fuite
Ils retrouvèrent Saskya et Aerindhel au bas de la tourelle, avec ceux qui étaient sortis, et ils voulurent prendre le chemin de l'ouest, celui par où le convoi était arrivé. Une troupe de Croisés les vit passer à la lueur des tentes. C'étaient des hommes sortis des tentes, à moitié vêtus, et ils coururent sur eux l'épée haute. Il y avait un chef avec eux, à cheval, en manteau blanc, qui leur criait de tenir.
Gormak se mit devant. Le premier homme arriva sur lui l'épée haute, et Gormak la prit sur l'épée de parade, le poignet tourné, et dans le même temps le fléau partit bas et lui faucha le genou. Le deuxième, il le laissa venir, recula d'un pas pour que la chaîne ait sa longueur, et la boule le prit à l'épaule. Derrière lui, Aerindhel frappait par-dessus son épaule, à la lance, entre deux coups de fléau, et le fer ressortait avant que l'homme ait compris d'où il venait.
— À gauche, dit Aerindhel.
— Je vois, dit Gormak.
— Plus à gauche.
Il y en avait un troisième qui contournait par l'eau. Saskya le vit avant les deux autres et lui lança un couteau, qui le toucha à la cuisse. Il tomba dans l'eau rouge et il ne se releva pas.
Le chef les chargea. Son cheval se cabra devant la boule du fléau, et il se battit un moment d'en haut, sans pouvoir atteindre personne, avant qu'Orlante lui donne sur le genou un coup de harpe, du plat de la caisse. La sirène sculptée sur le bois avait les cheveux dressés en pointes, et les pointes entrèrent. Le chef recula en tenant sa jambe et ses hommes reculèrent avec lui.
— Pardon, dit Orlante, à la harpe ou au chef.
Le chemin de l'ouest s'ouvrait devant eux, entre deux mares qui fumaient. Ils s'y engagèrent.
Alors le Démon arriva.
Minerve
On ne le vit pas venir. Il était là, sur le bord du chemin, plus haut que les tentes, et l'air brûlait autour de lui. Il avait un œil, et cet œil était fait de flammes. Partout où il le posait, quelque chose prenait feu. Les Croisés du chef au manteau blanc jetèrent leurs armes et coururent vers l'eau rouge, et ceux qui y entrèrent hurlèrent.
Une cavalière remonta le chemin au galop, de l'autre côté, une lanterne levée au bout du bras. Elle avait un casque fermé, une armure de Croisé, un manteau mouillé jusqu'aux reins, et elle allait droit au Démon. Son cheval s'arrêta devant lui. Il se mit à trembler des quatre jambes, puis il se renversa, d'un coup, sur le flanc, et il resta là, les yeux ouverts, à battre l'air de ses sabots.
La cavalière roula dans la boue. Son casque partit. Elle se releva sur un genou, la lanterne toujours à la main, et ils virent une femme jeune, les cheveux collés au front, une grosse cicatrice sur la joue.
Sous les doigts d'Orlante, la harpe se mit à hurler.
La femme se leva. Elle ne regardait pas le Démon. Elle regardait plus loin, au bord de la fumée, où quelqu'un se tenait.
— Vocifel, dit-elle. Je vais à elle.
Elle leva sa lanterne. La lumière s'étendit d'un coup sur le chemin, blanche, dure, et pendant un moment on ne vit plus rien d'autre que la lumière d'un côté et la fumée de l'autre. On entendit le rire, une seconde fois. La fumée monta, et au bord du chemin il n'y eut plus personne.
Le Démon se jeta sur la cavalière.
— Nom de… Bon, dit Rainaud. C'est Minerve. Minerve du Guide.
— Une Croisée, dit Khöm, venue ici brûler des mages comme tous les autres, et qui a le bon goût de tomber en travers d'un chemin enfin libre…
— Il est sur elle, dit Saskya. Le chemin… maintenant. C'est maintenant.
— Gormak ! dit Rainaud. Avec moi !
Il était déjà parti. Gormak le regarda courir, le bâton à deux mains, droit vers le Démon, et il partit derrière lui. Saskya regarda encore le chemin de l'ouest, puis le dos de Gormak, et elle les suivit. Les autres suivirent Saskya.
Le Démon ouvrait l'air autour de lui. Par chaque ouverture, des chiens sortaient, noirs, plus grands que des loups, la gueule ouverte sur un feu. Orlante se planta au milieu du chemin, la harpe contre l'épaule, et il joua fort, cette fois. À chaque ouverture qui se faisait, il jouait vers elle, et les bords se rapprochaient, se touchaient, et l'air se refermait sur le chien qui n'avait pas fini de passer.
— Encore une, dit Orlante. Là, derrière toi. Bouge pas, ma belle… voilà.
Les morts se relevaient. Les Croisés tués au début de la nuit se remettaient debout dans l'eau rouge, et ils revenaient sur le chemin, l'épée encore à la main. Gormak en abattit un, qui se releva. Il l'abattit de nouveau, et le mort se releva encore.
— Il veut pas, dit Gormak. Nom de la Salope, il veut pas rester couché, celui-là.
Aerindhel planta sa lance dans le cou d'un autre, la retira, et elle changea de fer sans quitter le mort des yeux.
Devant le Démon, Minerve tenait. Elle avait levé la lanterne vers l'œil, et l'œil était fixé sur elle. Le feu en sortait par gerbes, et il s'arrêtait sur la lumière. Elle baissait lentement, d'un pouce, puis d'un autre, et la lanterne baissait avec elle.
Les coups qui arrivaient de face glissaient sur le Démon, la lance, le fléau, le bâton de Rainaud, et ceux qui arrivaient de côté aussi. Une seule fois, un mort l'avait heurté par-derrière en tombant, et le Démon s'était retourné.
— Dans le dos, dit Saskya. Il faut le prendre dans le dos.
Des Croisés revinrent, une poignée, avec le chef au manteau blanc, qui boitait. Ils ne se battaient plus contre personne d'autre que le Démon. Pendant un moment, les Croisés et les gens d'Ismérie frappèrent ensemble, les uns à côté des autres, sans se regarder, et ils passèrent derrière lui par la boue, chacun comme il put.
Le Démon tomba.
Il tomba d'un coup, sur le chemin, et l'air brûla moins. L'œil s'éteignit. Les chiens qui restaient s'en allèrent dans la fumée, et les morts se recouchèrent dans l'eau. Minerve était à genoux dans la boue, la lanterne posée à côté d'elle. Les Croisés furent sur elle avant tout le monde. Ils la prirent sous les bras, deux, puis quatre, et ils l'emportèrent vers le château, le chef derrière eux, l'épée tournée vers ceux qui venaient de se battre à côté de lui.
Rainaud fit quelques pas derrière eux, et il s'arrêta.
— Bon, dit Rainaud. Bon. Elle est vivante.
Vorowe
Parmi ceux qui étaient sortis du château, il y avait un elfe. Il avait les poignets à vif, là où avaient été les fers. Quand le Démon fut tombé, il vint jusqu'à eux.
— Vorowe, dit-il. C'est mon nom. Je dois partir.
Aerindhel regarda ses oreilles, puis ses poignets, puis de nouveau ses oreilles.
— Vorowe, répéta Khöm. Le Vorowe du Conseil… On le disait plus grand, au Conseil, et mieux mis.
— Elle est là pour moi, dit Vorowe. Vocifel. Tout ça… le ciel, l'eau… Si je reste avec vous, elle… Laissez-moi aller à elle. Je peux l'arrêter.
— Un prisonnier qu'on vient de sortir des fers, dit Khöm, ne choisit pas sa porte, et encore moins celle-là.
— Je peux l'arrêter, dit Vorowe. Je… vous ne la connaissez pas. Elle ne… Je peux.
Orlante regarda le ciel violet, puis l'elfe.
— Vas-y, dit Orlante. Si tu dis que tu peux. Vas-y.
Personne d'autre ne dit rien. Vorowe partit seul vers le château, vers le ciel violet, et ils le laissèrent partir.
Le radeau
Les démons s'accumulaient. Ils sortaient de l'eau rouge, ils sortaient de l'air, ils sortaient des tentes qui brûlaient. Le feu gagnait d'une tente à l'autre et montait par les murs fondus du château. Au-dessus de tout, on entendait encore le rire, et il ne venait d'aucun endroit.
Saskya chercha une sortie. Le chemin de l'ouest brûlait. La digue du nord était sous l'eau rouge. Les barques étaient des carcasses noires au bout de leurs pieux.
— Il y a rien, dit Saskya. Plus rien. Par nulle part.
— Khöm, dit Gormak.
— Voilà donc où nous en sommes, dit Khöm. Un homme à chaîne, une fille à couteaux, un gnome crotté, un chanteur, un moine, et tout ce monde-là qui se tourne enfin vers un livre, quand il n'y a plus rien d'autre à regarder… Montez.
Il ouvrit son livre à une autre page, et il appela. Ce fut l'eau qui vint. L'eau rouge du marais se souleva devant eux, s'aplatit, et se fit plancher sous leurs pieds, assez large pour tous ceux qui étaient là, avec un bord qui montait à mi-jambe. Elle était froide, cette eau-là, et elle ne brûlait pas.
— Et ne touchez à rien, s'il vous plaît, dit Khöm.
Ils montèrent, les six, Rainaud, et au milieu les mages et les fines-lames, serrés les uns contre les autres. Le radeau partit. Il filait entre les roseaux, droit, à travers les mares et les bancs de vase, et les roseaux se couchaient devant lui. Des choses le suivirent un moment dans l'eau, de petits démons à peau grise, de la taille d'un enfant, qui s'accrochaient au bord. Gormak les arrachait à la main et les rejetait. Aerindhel en piquait d'autres à la lance, par-dessus lui. L'un d'eux mordit Quilloc au mollet.
— Ils mordent, dit Quilloc. Ils ont les dents à l'intérieur de la gueule, sur deux rangs.
Orlante joua jusqu'à ce que le dernier lâche prise.
Derrière eux, le ciel au-dessus du château restait violet. Devant, il était noir, et il pleuvait. Quand Khöm laissa retomber l'eau, ils étaient dans des roseaux qu'aucun d'eux ne connaissait, de l'eau froide jusqu'à la taille, et personne ne les suivait plus.